Les scientifiques racontent
La science du neutrino
Le neutrino est une particule élémentaire très légère et électriquement neutre, proposée pour la première fois en 1930 par Wolfgang Pauli pour expliquer l’énergie manquante dans certaines désintégrations radioactives. Pauli lui-même disait avoir fait une « invention terrible », car cette particule était presque impossible à détecter.
Ce n’est qu’en 1956 que le neutrino a été observé expérimentalement par Frederick Reines et Clyde Cowan. Cette découverte a valu le Prix Nobel de physique 1995 à Frederick Reines.
Dans les années 1990, un problème majeur est apparu : les scientifiques comprenaient très bien le fonctionnement du Soleil et les réactions nucléaires qui y produisent des neutrinos. Le flux de neutrinos solaires pouvait être calculé de façon très précise. Mais lorsqu’on mesurait ce flux sur Terre, on ne détectait qu’environ la moitié des neutrinos attendus.
Ce désaccord est devenu célèbre sous le nom de « problème des neutrinos solaires ». La théorie du Soleil semblait solide et les expériences de détection étaient elles aussi fiables. Le mystère venait de quelque chose de nouveau et inattendu dans la physique des neutrinos eux-mêmes…
Le détecteur Super-Kamiokande
Super-Kamiokande est la suite du détecteur Kamiokande, initialement conçu pour observer la désintégration éventuelle du proton. Situé à 1 000 mètres sous terre au Japon, il s’agit d’un gigantesque cylindre de 40 mètres de diamètre et 40 mètres de hauteur, rempli de 50 000 tonnes d’eau ultra-pure.
Ses parois sont recouvertes de plus de 11 000 photomultiplicateurs, des tubes sensibles à la lumière, capables de détecter les signaux extrêmement faibles générés par les neutrinos.
Lorsqu’un neutrino interagit avec un noyau d’eau, il peut produire une particule chargée qui se déplace plus vite que la lumière dans l’eau. Cette particule émet un cône de lumière appelé rayonnement Cherenkov, que les photomultiplicateurs enregistrent. L’intensité et la direction de cette lumière permettent aux scientifiques de reconstruire l’énergie et la trajectoire du neutrino.
Résultats inattendus et prix Nobel
En plus des neutrinos solaires, Super-Kamiokande peut observer les neutrinos atmosphériques, produits par l’interaction des rayons cosmiques avec l’atmosphère. Ces neutrinos sont essentiellement de deux types (appelés saveurs) : νμ (muoniques) et νe (électroniques). Les théories prédisent un certain rapport entre νμ et νe, et ce flux peut être mesuré précisément.
Super-Kamiokande a découvert quelque chose d’inattendu : les neutrinos provenant du ciel (direction verticale vers le haut) apparaissent dans les proportions attendues, mais les neutrinos νμ qui traversent la Terre (provenant de la direction opposée) sont moins nombreux que prévu. Ce n’est pas parce qu’ils sont absorbés par la Terre — très peu le sont — mais parce que les neutrinos νμ oscillent en ντ sur de longues distances, ce qui les rend invisibles aux détecteurs sensibles seulement aux νμ. Les νe atmosphériques, eux, ne sont pratiquement pas affectés.
Cette oscillation, confirmée par une observation complémentaire au Sudbury Neutrino Observatory (SNO) au Canada, a été une découverte majeure de la physique des particules. Elle a révélé que les neutrinos ont une masse non nulle, une propriété inattendue qui a valu le Prix Nobel de physique 2015 à Takaaki Kajita et Arthur B. McDonald, respectivement pour les observations de Super-Kamiokande et SNO.
Nous cherchons d'ailleurs aujourd’hui à mieux comprendre la nature des neutrinos, à travers des expériences toujours plus ambitieuses, comme le futur détecteur Hyper-Kamiokande, qui promet d’affiner la mesure de leurs oscillations et de leurs différences de masse.